Expositions / 2 / Cem Cães-Sem Cães

LA FABLE DES CENT CHIENS A ALCÁCER DO SAL
Comment l'exposition "Cent Chiens–Sans Chiens" fût avortée à Alcácer do Sal / Portugal

Il était une fois un peintre, venu de loin, qui aimait portraiter la joie et la tristesse, l'envie et la tendresse, et l'amour et le malheur que les uns font aux autres et à eux-mêmes Bref, il aimait montrer aux gens un miroir d'eux-mêmes et pour cela, il appelait ses peintures des "auto-portraits". Mais au lieu de peindre des êtres humains, il portraitait des chiens. A ce faire, il s'inspirait du fameux écrivain français La Fontaine, dont les "fables" sont connues par le monde entier et qui avait dit un jour:
"Je me servais des animaux pour instruire les hommes".


Les chiens du peintre allemand avaient des dents longues. Bien qu'ils n'aboiaient qu'en silence, personne ne pouvait douter de l'agressivité de l'un ou de l'autre. Les chiens avaient aussi des parties génitales et, comme tout chien, ils ne se privaient pas d'en faire usage.

Les peintures sur toiles des "Cent Chiens - Sans Chiens" furent montrées en Turquie, en Allemagne et enfin à Lisboa, dans un grand parc devant l'Institut culturel allemand. Les gens les aimaient beaucoup et la Mairie de Lisbonne envoyait même une lettre pour féliciter l'artiste de la réussite de cette exposition.

Lorsque, un jour, une personne venue d'Alcácer do Sal, voyait tous ces chiens pendus dans les arbres du Parc dos Martires da Patria à Lisboa, il s'est dit: "oh, quelle belle exposition. Les gens d'Alcácer doivent voir cela, car les chiens font partie de leur vie quotidienne et ils auraient beaucoup à apprendre. Peut-être, pas tant sur les chiens, mais sur eux-mêmes".

L'homme d'Alcácer - qui était en fait aussi un étranger, comme le peintre - contacta celui-ci , et il contacta le Califat d'Alcácer pour demander la permission de montrer l'exposition dans les rues de la ville et sur les hauteurs du château.

Le Calife et son adjoint, responsable de la culture, trouvaient cette proposition autant plus chouette que la ville était en train de se préparer pour sa grande fête annuelle. Comme chaque année, il devait y avoir entre autres des compétitions de chiens. L'autorisation fût donc donnée et on promettait même à l'étranger de l'aider avec une grue mécanique et deux hommes pour pendre les chiens dans les arbres et aux grands mâts, qui, avec leur nids de cygognes, sont visibles de loin sur la colline du château.

Un beau jour du mois de mai, le peintre arrivait à Alcácer do Sal, et avec l'aide de deux hommes de la Câmara, commençait à pendre les toiles de chiens dans les arbres sur la place.

Sur une toile, on voyait un chien prendre un bain. Sur une autre, il était écrit: "Que não tem cão, caça com gato" (qui n'a pas de chien chasse avec son chat). Sur une troisième toile se distinguait un gros chien, enchainé et vert de rage. Une quatrième toile montrait un chien malin et bien content, en train de se lêcher les babines. Ainsi de suite.

Enfin, sur une des toiles, on pouvait observer le chien "Clinton", grand maître de la musique. Dans une main la baguette, l'autre main sur la braguette, il dirigea le monde, ondulant dans une brise de vent au dessus des têtes des gens.


Le banc des Mauvaises Langues sur la place était soudainement soulevé par des bruissements. Finie la séance de la bourse aux rumeurs.

Les vieux, qui d'habitude, passaient des jounées entières à ruminer leurs aventures de chasse d'autrefois, avaient retrouvé du vrai gibier: "Aux armes citoyens!"

L'appel était entendu et la traque pouvait commencer. Les gens dans les cafés faisaient ce qu'ils ne faisaient jamais. Ils abandonnaient le tele-lixo sur le petit écran - leur drogue quotidienne - pour discuter d'art.. Les uns rigolaient des chiens et notamment du "Clinton" , mais d'autres n'étaient pas du tout amusés par l'histoire du cigarre. Le vendeur de lotterie pointait son pouce pour marquer son approbation. Un dénommé "Zig-Zag", toujours à la quête d'un petit boulot, pleurait de rire et avalait presque sa grosse langue. Un certain João demandait pourquoi il fallait montrer des chiens si laids, alors que les vrais animaux étaient si beaux. "Vous faites de la publicité pour quoi?", interrogea une dame, bien au dessus de ses quatre-vingt. "Vous voyez, Alcacer ne bouge pas" ("Alcácer esta muito parado"), fût le commentaire amer d'un jeune homme face à toutes ces critiques. Et il ajouta: "Du point de vue administratif, Alcácer est une ville, mais en réalité, c'est un village". "Ici, tout est difficile", approuva son copain.

Il avait plus que raison. "Cave canem" L'artiste ne soupçonnait pas, combien était actuelle la mise en garde sur un de ses paneaux. En effet des francs-tireurs guettaient parmi les gens de la place. Armés de leur telemovel et cachant bien leur visage, ils appelaient le Califat de la ville pour dénoncer la "pornographie" qui envahissait la place publique.

Le Calife et son adjoint avaient beau rêver de la révolution mondiale. Dans le quotidien, il fallait se soucier surtout du maintien de l'ordre public. Comme celui-ci risquait manifestement de chavirer, il fallait frapper vite et fort. Pas question de laisser cette canaille de chiens produire du chienlit à Alcácer do Sal.

Sans avertir ni artiste, ni organisateur de l'exposition, ils envoyaient donc une équipe de six hommes avec six échelles sur la place et ordre leur fût donné: "tout par terre" ("tudo para o chão"). Jamais, n'a-t-on vu une équipe de travailleurs municipaux agir aussi rapidement et aussi efficacement. Il n'y avait rien à discuter. Les mêmes hommes qui avaient mis six heures pour pendre six toiles de chiens, les ont arrachés des arbres en moins de trois minutes.

ou les laisser à la voirie. Un seul paneau restait sur la place. Celui du Parti communiste. "Tous contre la guerre" pouvait-on y lire. Et encore le mot "HONTE" ("VERGONHA").

“Est-ce que ce sont cela vos ‘douces coutumes’, dont les gens d’ici se montrent si fiers?”, demanda l’artiste à son ami étranger“. Un chien qui ne sort jamais de maison ne doît craindre aucun bâton”, repondit l’autre, un peu évasif.

Après le départ de l'équipe d'intervention, la place, peu à peu, a retrouvé son calme et les chiens en chair et en os y ont retrouvé leur sommeil. Parmi les plus vieux, qui se souvenaient encore vivement de l'époque du Dr. Oliveira Salazar, plus d'un avait l'impression d'avoir déjà vécu des scènes comme celle à laquelle on venait Une fois les chiens par terre, on demandait à l'artiste s'il voulait bien les emporter ou les laisser pour la poubelle.


Au milieu du calme revenu, certains des chiens sur la place restaient songeurs. Une autre intranquilité remontait à leur tête. Ils tiraient et tiraient sur leur cigarre en se demandant ceci: la jeune génération de chiens, déjà pas si nombreuse, ne finissait-elle pas d'émigrer d'une ville où il n'y a toujours rien sur quoi aboyer.

Le tele-lixo du même jour, entre feuilletons et talk-shows vulgaires, abreuvait ses clients avec une nouvelle épisode de l'interminable histoire de la Casa Pia: grace à ses lunettes, un député de l'Assemblée nationale avait été identifié ce jour comme un des multiples hommes, qui, pendant des années, abusaient des enfants du célèbre orphélinat de Lisbonne.

La relation entre pouvoir, sex et violence: l'artiste allemand avait voulu la montrer à sa manière: simplement par une parable, comme l'auteur des Fables de La Fontaine.

Miguel Mosquito



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